Scandale en 1891 : on a chanté du sommet de la tour !

« Il est généralement admis que l’heure maléfique des esprits a atteint son terme quand la cloche sonne une heure du matin. La nuit passée, cependant, exception a été faite à cette loi des esprits. Toute personne qui regagnait ses pénates vers une heure et demie du matin en passant par la place de la cathédrale – ou place du Château – était invitée à jouir d’un pur délice pour ses oreilles, qui paraissait venir des esprits. En effet, du haut de la tour de la cathédrale résonnait un chant qui semblait très étrange à qui se promenait tout en bas. Mais si ce promeneur s’arrêtait dans l’espoir de saisir quelque formule magique, il devait être déçu à cet égard, car c’étaient des chansons allemandes bien connues qui y résonnaient là. Après la chanson sur la merveilleuse ville de Strasbourg[1], c’est la forêt qui se trouve toujours et encore « là-haut[2] » qui fut chantée et les voix s’éteignirent après l’élégiaque « Que Dieu t’ait en sa garde[3] » de Neßler. Les chants finirent donc sur une note d’une résonance bien mélancolique et bien mélancolique aussi sera le regard des chanteurs quand la sainte confrérie[4] aura mis la main sur eux. « Chanter de façon intempestive » est passible d’une sévère punition. »

Cet article paru le 7 septembre 1891 dans les Straßburger Neueste Nachrichten[5] est intéressant à plus d’un titre.

Le jeune Johann Knauth.

Le journaliste y apparaît comme un rédacteur cultivé à la plume humoristique. Il emploie un style faussement ampoulé en utilisant le terme Pénates au lieu du foyer conjugal ou l’expression la sainte confrérie. Par ailleurs, son avant-dernière phrase repose sur un effet de surprise à propos de la mélancolie. Sa culture est certaine dans plus d’un domaine, dont le droit. L’expression utilisée entre guillemets dans la dernière ligne renvoie à une réalité alors bien connue. Ainsi à Augsbourg, dès 1759, on interdisait aux jeunes gens des deux sexes des se livrer à des pratiques nocturnes comme de courir, de yodler, de chanter de façon déplacée, sous peine d’amende ou d’emprisonnement.

Son texte est aussi un instantané culturel strasbourgeois. En 1891, l’Alsace alors annexée fait partie de l’empire allemand et à Strasbourg comme partout l’allemand est la langue culturelle. L’article est ainsi écrit en allemand et le journaliste connaît les chansons allemandes chantées en haut de la cathédrale ; s’il procède par allusion en citant entre guillemets une expression provenant d’un chant, c’est bien la preuve que son public est capable de le suivre, car partageant les mêmes références culturelles. Ces chants sont tout aussi révélateurs de ce qui était à la mode à l’époque : les chants populaires allemands. Qu’ils datent déjà quelque peu ou soient récents, tous s’insèrent dans le courant (pré-)romantique qui chante la nature, l’amour et le pays natal.   

Mais ce fait divers nous intéresse aussi parce qu’il concerne Johann Knauth. Cet architecte bien connu, né à Cologne, s’installe en 1891 à Strasbourg où il travaille au sein de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame. L’article ne le mentionne pas, mais le dossier constitué à la suite de cette manifestation intempestive ne laisse aucun doute : c’est bien lui qui, dès la première année de son séjour et âgé de 27 ans, s’est livré en haut de la cathédrale à ce concert vocal en compagnie d’autres joyeux lurons. Voilà qui explique aussi le choix de chants en langue allemande. Cette incartade n’a pas été prise à la légère. Les bureaux du maire ont écrit à ceux de l’office municipal chargé des bâtiments, lequel office a répondu à la mairie qui a alors adressé un courrier à la direction de la police impériale lui demandant d’infliger une amende à nos chanteurs. On est d’ailleurs en droit de se demander comment Knauth s’y est pris pour monter à pareille heure sur la plateforme. On peut supposer qu’il n’a pas eu de mal à mettre la main sur les clés, puisque travaillant à la Fondation. En tout cas, voilà une image inédite de cet architecte qui passera des années plus tard pour avoir sauvé la cathédrale… Remarquons enfin, pour la fine bouche, que la cathédrale continue encore de susciter maintes vocations auprès de ses passionnés. Il suffit de lire cet article, choisi parmi d’autres, pour s’en assurer. Bref : Nil novi sub sole…

Francis Klakocer, avec l’aide de Stéphanie Wintzerith et Wolfdietrich Elbert pour la traduction de l’article
Ill. : Archi-wiki


[1] Chanson populaire allemande du XVIIIe siècle : „Oh Straßburg, o Straßburg, du wunderschöne Stadt.“

[2] „Wer hat dich, du schöner Wald/Aufgebaut so hoch da droben“: poème de Josef von Eichendorff mis en musique par Felix Mendelssohn-Bartholdy en 1841.

[3] Poème allemand de Joseph Victor von Scheffel, inclus en 1884 dans l’opéra Der Trompeter von Säckingen, dont Victor Ernst Neßler fut le compositeur.

[4] Le texte allemand emploie délibérément une expression (Sainte Hermandad) qui, déjà désuète alors et chargée d’ironie, désignait la police.

[5] Les Dernières Nouvelles de Strasbourg.

Auteur : Les Amis de la Cathedrale de Strasbourg

Composée de bénévoles passionnés, la Société des Amis de la Cathédrale de Strasbourg veut être, depuis 1902, le lieu de rencontre de tous ceux qui sont attachés à cette grande et belle église, classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

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