Les contes de Louis Schneegans, octobre – La fondation de la prébende du roi de chœur

Cathédrale de Strasbourg, bas-côté nord, baie VII : Henricus Imperator Babinbergensis (Henri II)

En l’an 1012, Henri II, roi des Romains, arriva à Strasbourg où il séjourna quelques semaines.

Chaque jour, sans aucune exception, il assistait au service divin dans la cathédrale. Le matin à la messe solennelle, le soir aux vêpres, et même la nuit, quand on chantait matines (la messe nocturne ou matinale), Henri était assis dans le chœur aux côtés de l’évêque Werner, son ami et conseiller.

Chaque jour, le roi se sentait plus à l’aise et comme chez lui dans la cathédrale. Chaque jour, il était de plus en plus attiré par la piété simple et sans prétention, par la dévotion intime et sans hypocrisie des Frères de Marie[1]. Nulle part ailleurs il n’avait vu toutes les cérémonies cultuelles célébrées avec une plus grande dignité et solennité, nulle part ailleurs il n’avait autant ressenti leur sacralité. Les statuts de la règle que l’on suivait dans la cathédrale de Werner élevaient et charmaient tellement le roi que germa progressivement en lui le désir de demeurer indéfiniment dans l’auguste sanctuaire, parmi les frères, et de s’élever avec eux au ciel en se joignant à eux lors des prières, des messes et des chants.

Dans le cœur du pieux roi Henri s’enracinait de plus en plus profondément, de plus en plus ardemment, de plus en plus irrésistiblement, le désir de passer le restant de ses jours dans la communauté des frères de la cathédrale de Strasbourg, et, en leur compagnie, de n’y servir que Dieu par la prière, la dévotion et les cantiques à sa louange, car ce n’étaient tous que des comtes de haut rang et des barons qui y menaient une vie spirituelle, sainte et bénie. Bientôt, la décision du roi fut ferme et inébranlable : il demanderait son admission dans la confrérie de Marie pour y finir ses jours sous sa protection et dans son église.

Ce fut en vain que ses courtisans et ses conseillers le supplièrent et tentèrent de l’en dissuader ; ce fut en vain qu’on supplia Henri, en vain qu’on lui déconseilla de renoncer à cet empire, qu’il ne pouvait maintenir dans la paix qu’au prix de tant de difficultés ! En vain que ses amis et ses courtisans lui dépeignirent les sombres perspectives que connaîtrait l’empire s’il persistait dans son projet ! Mais tout aussi vains que leurs supplications furent tous leurs appels à la raison ! La décision resta inébranlable dans l’âme du saint roi de terminer ses jours en tant que prêtre, dans la confrérie de Marie, dans la cathédrale de Werner.

Un matin, après qu’on eut célébré solennellement la grand-messe en sa présence, Henri, profondément ému, gagna l’autel où il s’approcha de l’évêque et, d’une voix pétrie d’une émotion sincère demanda à être admis au nombre des frères !

En vain, l’évêque tenta lui aussi de persuader le roi de renoncer à cette décision, si désastreuse pour ‘empire. Courtisans et conseillers royaux, d’un seul et même cœur, s’appliquèrent encore une fois à lui dépeindre leurs craintes d’un avenir menaçant. Sans succès. Une fois de plus, toutes leurs projections rebondirent sans pouvoir ébranler l’irrévocable décision du roi.

« Eh bien, soit – dit Werner au souverain, quand il vit que rien ne pouvait l’empêcher de réaliser son dessein – eh bien, soit, je t’accueille parmi les frères ! Mais maintenant que tu es mon subordonné, acceptes-tu de promettre solennellement et de jurer, ici, devant l’autel, en présence du Dieu trinitaire, de m’obéir, à moi ton évêque et ton supérieur, et en outre de soumettre ta volonté à celle de tes supérieurs, et toujours de bon cœur, sans contestation ni réticence, de faire et d’exécuter strictement et exactement tout ce que l’Église te prescrit et t’ordonne de faire et d’exécuter, et ce que moi, en tant que ton supérieur ainsi que tes autres supérieurs, au nom de l’Église, t’ordonneront de faire ou de t’abstenir de faire ? »

Et ce fut avec joie que le roi fit ce serment à l’évêque, de la main et de la bouche, devant Dieu et en présence des frères, des courtisans et de tout le peuple.

C’est ainsi qu’il fut admis dans les rangs des frères ! Déchargé du lourd fardeau de la couronne qui avait si péniblement accablé sa noble tête !

« Alors maintenant ! » – reprit l’évêque d’une voix grave et solennelle, – « Alors maintenant, mon fils, au nom et dans l’exercice de l’autorité et du pouvoir qui m’ont été conférés par Dieu Tout-Puissant et par son Église ; alors maintenant je t’ordonne, en tant que ton supérieur de droit, de reprendre la couronne que Dieu t’a donnée et de la porter pieusement pour le salut de ton âme, ainsi que pour la gloire et la prospérité du Saint Empire ».              

Profondément ébranlé dans son âme, le roi se tenait avec l’évêque devant l’autel. Ah ! Bien trop lourd, bien insupportable lui paraissait le sacrifice qui lui était imposé… Néanmoins, il dut se soumettre pleinement, car seule l’obéissance absolue à l’Eglise commandait ses actes, Eglise qui, par la bouche de son évêque, lui intimait des ordres auxquels son cœur pieux avait de tout temps été habitué à se plier sans conditions.

Une fois de plus, Henri, au grand bonheur de l’empire et des peuples qui avaient été confiés à sa garde et qu’il guidait, donc la couronne et le sceptre.

Comme lui-même cependant n’était pas autorisé à rester avec les frères dans le silence du sanctuaire, pour y servir Dieu avec eux par la prière et le chant ; et pour qu’il soit, en outre, remplacé et représenté dans le chœur de sa chère cathédrale, il fonda une prébende richement dotée pour un prêtre qui, à l’avenir et pour l’éternité, chanterait et dirait des messes en lieu et place du roi dans le chœur.

De même Henri combla richement la cathédrale elle-même et les frères que Henri combla richement en libertés, droits et privilèges, ainsi qu’en reliques et objets de piété précieux. Et c’est ainsi que pendant des siècles et des siècles s’assit dans les stalles du chœur de la cathédrale, en premier parmi les chanoines du grand chœur, le prélat titulaire de la prébende du roi ou de l’empereur. Et pour en commémorer la fondation, on l’appela le roi du chœur et sa prébende la prébende du roi du chœur dans la cathédrale.

Louis Schneegans, Légendes de la cathédrale de Strasbourg
Traduction : Francis Klakocer ; relecture : Stéphanie Wintzerith
Ill. : CRDP Strasbourg


[1] On appelait les prêtres et ecclésiastiques de la cathédrale Fratres Sanctae Mariae (note de l’auteur)

Auteur : Les Amis de la Cathedrale de Strasbourg

Composée de bénévoles passionnés, la Société des Amis de la Cathédrale de Strasbourg veut être, depuis 1902, le lieu de rencontre de tous ceux qui sont attachés à cette grande et belle église, classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

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