Les contes de Louis Schneegans, janvier – Le cor de la terreur et la trompe des Juifs

Au cours de l’été 1349, se répandit en Alsace la plus grande et la plus épouvantable vague mortelle qui eût jamais frappé les pays rhénans.

Venu d’Asie et d’Afrique, le fléau toucha l’Europe où il tua de male mort des milliers de personnes, aussi bien des chrétiens que des païens, car, comme le rapportent les chroniqueurs de cette époque, cette mort sévissait d’une extrémité du monde à l’autre, au-delà des mers comme de ce côté-ci.

Terrifiés et horrifiés, les peuples appelèrent ce fléau cruel la peste noire.

Elle fit rage, à Strasbourg comme partout ailleurs : environ seize mille personnes furent mises en terre, et il n’y avait pas de mot pour qualifier cette détresse et cette désolation !

Le « Grüselhorn », trompe en bronze portant d’un côté l’écu de la ville, de l’autre celui de l’Œuvre Notre-Dame.

Seuls les Juifs furent épargnés par la mort, à Strasbourg comme ailleurs ; et ici, comme ailleurs, tout le long du Rhin, la rumeur de mauvais augure se répandit selon laquelle ils auraient jeté du poison dans les puits, corrompant ainsi l’eau et provoquant la cruelle mort.

Et au loin, dans de nombreuses villes, depuis la mer jusque dans les terres allemandes, les Juifs furent brûlés par les nations enragées…

Les flammes succédaient aux flammes, tout le long du Rhin, de Bâle jusqu’aux Pays-Bas.

A Strasbourg, on découvrit en plus un autre plan, maléfique, fomenté par les Juifs en lien avec l’empoisonnement des puits.

Et de fait, les Juifs voulaient tirer profit de la terreur dans laquelle vivait le peuple pour livrer traîtreusement la ville à l’ennemi.

Mais leur plan s’ébruita et le peuple, que la peste noire avait impitoyablement torturé et surexcité, se jeta sur eux, fou de rage. Le samedi, jour de la fête de la Saint Valentin en 1349, tous les Juifs, en tout au moins deux mille furent brûlés sur un échafaudage en bois, dans leur cimetière.

En souvenir de leur trahison, et parce que c’est au moyen d’un cor qu’ils avaient voulu donner à l’ennemi le signal convenu pour entrer dans la ville, le Conseil décréta que, dorénavant et pour toujours, il fallait sonner du cor de la terreur depuis la cathédrale, deux fois par nuit, à la grande honte et pour le déshonneur des Juifs.

Que penser de cette légende ?

Voici d’abord ce qu’en dit Schneegans qui, en archiviste consciencieux, a recherché et lu les textes qui en parlaient : « Cette légende ne peut en aucun cas se référer à l’année 1349. Il est plus probable qu’elle renvoie à l’année 1388, au cours de laquelle les Juifs ont été bannis une nouvelle fois de Strasbourg ; très probablement parce qu’ils étaient en relation avec les seigneurs qui étaient en guerre contre Strasbourg et à qui ils voulaient livrer traîtreusement la ville. Deux fois le soir, à 20h ou 20h30 et à minuit, les gardiens de la cathédrale […] faisaient retentir le cor appelé Judenblas ou Judenblos, comme on dit en dialecte strasbourgeois, sur une corne de bronze, mesurant deux pieds et 9 pouces 1/2 de long, décorée des armoiries de la ville et de l’Œuvre Notre-Dame, qu’on appelait le Grüsel ou Grüselhorn (trompe de l’effroi) ».

Par ailleurs, ne nions pas l’antisémitisme de la ville de Strasbourg à l’occasion de la peste noire. La date indiquée par notre auteur est confirmée par les historiens : le 14 février 1349, fête de la Saint-Valentin, la populace fait la chasse aux Juifs. Ceux qui échappent aux massacres sont rassemblés de force et jetés au bûcher où ils brûlent vifs. On réadmet ensuite les Juifs en ville en 1362 avant de les en expulser de nouveau en 1388. Dès 1388 donc, les Juifs ne pouvaient plus se rendre à Strasbourg que pour la journée. Ils devaient quitter la ville dès que retentissait du haut de la cathédrale le son de la trompe, le Grüselhorn. Ce fut leur sort jusqu’au 18 juillet 1790.

Enfin, la cathédrale de Strasbourg a effectivement une cloche, aujourd’hui appelée la cloche de dix heures. Fondue en 1786 par Matthew Edel, elle sonnait à la fois l’ouverture et la fermeture des portes de la ville. Aujourd’hui, la sonnerie à pareille heure est un rappel de cette tradition. Mais il ne faut pas la confondre avec l’utilisation de la trompe d’effroi dite Grüselhorn. La confusion provient de la proximité des dates : le Grüselhorn a retenti jusqu’en 1790, or la cloche a commencé à sonner en 1786. Les deux sons ont donc été entendus pendant à peu près cinq ans à la même heure. Il n’est pas étonnant que l’on ait pris l’un pour l’autre.

Concluons : c’est à tort qu’on prétend de nos jours que la sonnerie de la cloche perpétue le souvenir de la persécution des Juifs.

Louis Schneegans, Légendes de la cathédrale de Strasbourg
Traduction : Francis Klakocer ; relecture : Stéphanie Wintzerith
Commentaires : Francis Klakocer
Ill. : Musée historique de Strasbourg

Auteur : Les Amis de la Cathedrale de Strasbourg

Composée de bénévoles passionnés, la Société des Amis de la Cathédrale de Strasbourg veut être, depuis 1902, le lieu de rencontre de tous ceux qui sont attachés à cette grande et belle église, classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

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